Rapport du B.E.P

    

L'autonommé Lung, obscur employé du B.I.P, recevait chaque jour et précisément, deux enquêtes surnuméraires sur sa pile (quelque chose de l'ordre des mathématiques : « y = x+2 »), sans que le nombre total des enquêtes allât nez-en-moins crèche-aine-dos. D'où s'élevait ce problème évident de répartition ? D’où venait qu’on le défavorisât lui entre toutes les parties ? Quelque chose des mathématiques de l'ordre : L'illuminé Lung, obscur employé du B.I.P, déplaisait puissamment à ses n+1... et ces sous-vizirs térébrants l’acculaient méthodiquement... Chercher les poux d’opposants désorganisés c’est être tire-au-flanc. Ce penchant très apparent de violence ne suffisait pas cependant : en plus de l'en faire baver ouvertement, on sécrétait aussi sur son dos. L'envers se pavait de nuisances murales qui le persécutaient invisiblement... des bruits de couloirs dont les sombres bribes atteignaient en échos brisés le misérable… Toute déduction faite, les conjurés du jour j ne se dévoilaient guère à l'heure h, et les empoisonneurs diurnes dînaient avec les vespéraux... Il y avait les ennemis des alliés et… les alliés des ennemis ! Police du vêtement et harnais de cravate ! Chaude, molle, froide, roide, cette guerre bureaucrate fut certes un balai chromatique… Comment donc l'autonommé Lung polarisait-il sur lui seul tout le monceau des ruissellements sourds et des foudres guerrières ? D’abord, le choix de l’autonomination précédait une faillite annoncée. Arrogant moyen de distinction. Irritant désir de notoriété. Ébruitée, l'ascension par le prénom d'un travailleur du B.I.P aurait le son du nouveau-né et de la pelle à l’enterrement. Aussi, le m'as-tu-vu Lung n’en aurait plus pour longtemps...

Incisive défensive ou défense offensive... La seule imperfection de son aspect consistait en une dent dorée... À l'occasion des bagarres, il évitait soigneusement de l'endommager. Le saviez-vous ? La corne torsadée de l’éolar est moins une lance qu'une antenne radar : la pulpe enrobe l’émail. L’hypomerde devient l’épimerde. Derme*! 

Lave, glace et gueules cassées, Claude clodo ou Jacque royal, Coquillages et crustacés... Babillages de cuistancier... Le commis d’usine Lung décousait comiquement son exercice : Un premier tiers (⅓) impliable de Temps (T) accordé à son devoir d’ouvrier. Le second tiers était voué à la vie des seins et leurs aréoles, des bouts de charmeuses dévêtues ensevelies sous les monts de papiers... pour les boulimies pornographes des longs après-midis, des gravures grivoises qui se trafiquaient entre les entre-deux. Remous de moments que le planning échouait à dominer. Titre du troisième tiers : HORS-LOGE. Extrait de son rectangle, le logicien du Barreau se paye un défilé muet dans nos chants de vision. Ces mouvements, la foule les suit tels ceux du bourreau. Exercer un métier de chaise ne va pas sans déplacements capitaux. Ceintures, coalitions, rivalités, pompes, parades, quolibets… cortège, fanfare, godillots… souliers, seringues, gonades, bouffissures dont les clopes, les cafés, les coupe-faim, les chasses d’eau, les césures sont autant de paratextes. De petits pas pour l’homme, un grand pas pour son humanité. Le préposé Lung, du point a au point b, place des espoirs dans ses enjambés... et vous, public tatillon, misez vos billes sur ses misérables talons… vous et lui faites conséquence commune. Assez tourné autour du pot ? Mais le 4ème tiers procède des tours de pots, le corps sain contient l’esprit fou, et l’engourdissement se déchargera fulguramment, le déchaînement serait à la démesure de l’enchaînement ! Le ciel gonflé fait son rejet d’électrons, c’est l’ère de la plâtrée, de la diarrhée et de l’étron ! Entretiens-je le suspense ? Vous retiens-je et vous garrotte ? C’est le coup du lapin, du bâton et de la carotte ! Le brigand mondain amadoue pour mieux briguer, vous cramer les ailes au déo et au briquet... Gros Gras de l’assurance qu’on le vit convoyer ! Ivre de convoitise à l’égard des regards ! Que Lung dérogeât à la mode de ce havre tenait du dada. Être péjoratif à son endroit, ou pire, ne pas être admiratif, c’était, je crois, le brûler à vif. Le complimenter... ça ! c’était jeter l’huile au brasier. Tarir était une tare. Il eût péri pour ne jamais flétrir.

Encensements ! Des éloges pour la paix, jets de gants, tirages de chapeaux, berne et levée de drapeaux. Piège des suppôts aurait dû s'appeler la pièce de repos. Hauts cols, coups-bas... appâts rances, chants de leurres, collets de pâte... Mardi Gras pour logiciens et magistrats : les sectateurs s’habillaient en sénateurs et les zélateurs en serviteurs. Des ministres sinistres... des gargouilles, des toux, des crachats... des fiefs disputés pour les griefs de vermisseaux... crachins, glaire, missives, marcs, moues, sucres, écumes, règles, vernissages, triple-sots... cuisses, raies publiques, chèques, hématémèse, maisons closes... vît privé, coulisses injurieux, devants pires, étoles perdues, nuques goitrées... échevins, exils, députés... aphtes, phtisies, cendriers, salissure, paysages, vomissures... nettoyage par le bide… outrages, rides, cachots... Quid des maréchaux ? Ils étaient en séides. Les maires, les nonnes, les bonnes, les paires, les psaumes, les baumes… constantes, grandeurs, éminences, irréversibilité… les mômes, les gosses, les butins... les mort-nés, les grosses, les putains... les faux, les marmots, les burins, les aumôniers, les apôtres, les chapelains... les prêtres, les pasteurs, les prélats, les paladins... les abbés, les maîtres, les pitres, les mutins... les clercs, les curés, les cuistres, les lutins, leurs pupilles et leurs lutrins... les protonotaires, les consistoires, les fanaux... leurs cloques, leurs ulcères et leurs cardinaux... les mages, les druides, les évêques... leurs pages, leurs mitres et leurs pastoureaux ! Une bible putative en livre de chevet, une morue galante tête dans le guidon… un chanoine ivre bavant ses versets… des buveurs autour d’un guéridon… des moineaux bistres ou vert-céladons ! Au creux du défilé, à l’orée d’une caverne, un tsar ressuscité fait chanter ses ouailles et ses oignons... Au fond de la mine creusée au moignon... au bas-bout de galeries anonymes... dans l’une des dix-mille artères... un lac. Dans le lac, une baleine à bosses, dans l’une des bosses, une fille, dans la fille, une gemme jaune ! Erratique hiératique ! Faites le plein de vomitif ! Lung avait repassé cette forêt drue à l’orbite et au monocle. Nique ! Il était temps d’en tirer des parties pratiques. Ne rasant pas assez les murs et trop bien ses joues, le madré Lung se maintenait sous ces différents ciels et prémunissait ses collègues des mauvaises marées... Union algique et moirée d’un dé à coudre plastique et d’une aiguille paratonnerre dorée… faire de l’ombre et du reflet. Le Zécler regardait Lung de ses gros yeux… et lisait. C'était un curieux que ce Zécler.

          Que j’abrège ? Entendu. Dans un renfoncement de la salle de pause, l’autonommé Lung, préteur urbain de matricule 109, rererelisait une plainte. L’enduit de lettres ne prenait pas sur la cornée... Ça ne voulait pas prendre. Il y avait des mots et pas de phrases... colle-à-bois contre colibri. Il s’endormit. Non qu’un employé de bureau vraiment s'en dérange... mais 109 refit souvent ce cauchemar étrange… Le chauffard aurait-il assez de profondeur pour être tourmenté ? Sirènes, foule, morgue, terreur. Il se réveilla. Bifurqua vers une substance plus absorbable : l’un des prospectus clitoridiens sur la table. Y figurait la géographie prismatique et très constellée des loisirs somatiques. À chaque page, il humectait un doigt jauni par mille paquets d’un tabac blond de Virginie. Tout, et je dis bien tout, allait bien, quand, entre le mur et la sortie du renfoncement dans lequel il s’était niché, vint s’intercaler le supérieur de 109. Vivre au-dessus du plafond ne lui suffisait plus, il érigeait dernièrement des barrages coplanaires. Or premièrement, 109 répugnait à ce qu’on l’acculât. “Ah 109 ! Je vous tiens. Que faites-vous ?” “Mon métier. Je me renseigne.” “Et vous agissez !” “S’il le faut.” “Et en conséquence !” “Pas toujours.” “Ma femme me trompe.” “Encore.” “Non. Cette fois c’est la bonne. J’aurais dû dire : elle m’a trompé. Je vous raconte l’affaire. Notez bien. Faites-moi piété ! À vos glaviots, à vos claviers !” Voici ce que rédigea 109, je vous préviens, c’est incompréhensible. De la fantaisie. Transcrit de l’original / Employé du BIP 109 / Prélèvement corbeille : Tau, impératrice parturiente, enjeu périlleux de la lutte des tranches du Rocher, fut longtemps maintenue furtive. Tout vient à point... à qui sait entendre. Si vous, gens du commun des bordels, vous approchiez d’elle... et si… manquant de précautions... on vous... attrapait ! Vos yeux... préventivement et avec grande précaution... on vous les embrochait ! Et si vous l'aviez vu ou l’auriez vu... on vous scierait la langue avant qu'elle ne vili-pende ! Oui, on vous sciait rien que sur la base de si ! Il n’était pas rare sur Aerluminocron de s'adresser à un aveugle ou de voir passer un muet. Les descriptions de Tau ne peuvent être qu’indirectes, nous les devons à un tel qui les doit lui-même à tel ou telle... de régression en régression... rebroussant jusqu’à la fuite originelle... Signes, écritures, clins d'œil, qui sait combien de termes, combien de langages ont filtré ce mythe ? Tout vient à temps à qui sait apoindre ! Nous recousons les pans d’un profil qui s’efface... Et ce portrait orpaillé sera peut-être démenti car au prix de nous parvenir, il fut démonté. Les mentons fuyaient, gauches et claudiquant, dans un thorax qui les aurait cent fois contenu. Le ??????????????????????

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          Je ne peux vous en dire plus. Concernant l’autre protagoniste de cette histoire et les… troubles… du Merdier, tout ce qui concerne l’Agent U27,7 est ici, voici un premier enregistrement : « 27.7 ! Passe la brosse à merdure ! » « Attends... » « Nan j’attends pas. File-moi cette putain de brosse ! » Dans le boyau tiers-plein de merdes, l’agent U24.1 arracha son masque nasal à l’agent U27.7. Plaisanterie commune. « Rends-ça pauvre proto-type ! » Toujours dans le boyau, l’agent U27.7 tenta de récupérer son masque. (Masque prêté par la STEP d’Aerluminocron pour le confort de ses agents.) L’agent U24.1 lança le masque dans ce que les agents appellent un "tambour", un disque d’excréments caractéristique, engendré par l’accrétion des solides dans les coudes des préfiltres. L’acte va à l’encontre du protocole de bonne conduite établis dans : Attitude et comportements entre agents, paraphe des sévices physiques. « Ha ! Chrome ! Pile dans la meule ! Bonne chance bouseux ! J’prends ma pause. Je suis mort de rire… » « Si seulement… c’était vrai… Fils d’oxypute... » L’agent U24.1 prit son quart de cadran de repos quatre quinzième de quart avant le moment adéquat. Dans le boyau quatre-tiers-plein de merde, l’agent U27.7, s’enfonça et récupéra le masque au sommet du tambour, le rinça, dans un peu de boue de la rigole, et le remis à sa place, sur son nez, non sans un certain dégoût. Il avait gardé la brosse à merdure... elle se partage les quatre mains de deux agents car elle n’est utile qu’en cas de couac. Couac (terme jargonautique du Merdier) nom masc : petit amas d’excréments extrêmement dur qui résiste aux éponges à récurer courantes. Les agents débutants se ruent sur ces couacs... les bruits d’usines et autres racontars prolétariens les chargent de trésors. Il n’en est, 99.9998% du temps, rien. Or, l’agent U27.7 s’avança mollement vers la merdure et brossa longuement l’amoncellement. Sans déranger les protocoles d’utilisation ni déroger à ses prérogatives. Mais c’est ici que l’affaire s’envenime. Au fil des coups du gros grattoir se profile lentement une forme dont les détails se précisent... je veux dire que se précise une forme dont les détails se profilent : L’agent U27.7 recula de surprise... Oui ! Exactement cela ! Dans un tas de merde ! C’est fou ! U27.7, guidé par sa nature craintive s’empressa réflexement de cacher l’objet dans la seule poche secrète qu’il possédait... il l’inséra, non sans une certaine grimace, dans la région consacrée à la pudeur que vous avez devinée. Cet évènement serait passé inaperçu si U27.7 (qui avait repris sa tache) c’était représenté le lendemain. On ne le vit plus au Merdier. C’était il y a six quadrans. Oui. Comme quoi... il y a des sous-métiers.

Ce qui nous mène à vous, Agent Tau. Pourquoi vous ont-ils mentionnée l’un comme l’autre ? « Oui… ce n’est pas rien. » Vous ne sentez pas l’aventure ? « Une piste ? » Les Boyaux. « Les Boyaux… Je n’y suis jamais descendue. » Il parait que ce n’est pas charmant. Vous savez ce qu’on y dit des femmes ? Moi non plus. Or il me faut des on-dit d’en bas Tau ! Traînez les oreilles... Relacez vos lacets devant les portes closes... Écoutez les bruits urbains... ce genre de choses. Laissez à des gens comme moi le luxe de faire faire. Soyez attentive et… faites attention ! Le lapin est entré dans le chapeau. « Le ver est dans l’Apple. » Je vous laisse le choix du pénétrant et du pénétré… du pelé et du pelant. Tau s'en retourna chez elle. Le jour était un peu jeune pour investiguer. Dans l’épaisse avenue orangeâtre, les petites lanternes à chandelles arrachaient les démons à leur ténèbre... Et... Pardon. J’abrège. Bien. J’essaierai de ne plus m’excuser. Notre étage, bien que plutôt dans les hauteurs d’Aerluminocron est encore assez sordide pour être repoussant. Il y a toujours pire vous me direz. C’est vrai… il n’y a pas toujours pire. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se rouille. Tau, ébouriffée d’une nuit brusquement interrompue, défilait, mélancolique et vertueuse, vers son taudis… Mélancolique ? Nous le savons car les cérébrales irriguaient en zones mélancoliques. Et puis ça se voyait à la bouille. Derrière elle, qui faisait mine de perdre des plumes, lévitait mécaniquement le faux faucon... L’émerillon d’Intelligence Amicale surnommé Merlin. Modèle de service typique. Nous sommes au fait de beaucoup des éléments qui vont suivre par le biais de ce familier… nous étions certains d’en être les maîtres. Les compagnons mécaniques offrent un support technique sérénisant et sécurisant. Ils créent et même récréent. Ils veillent et parfois… même... surveillent. Archivant le quotidien de nos employés. Ce n’est pas vécu comme une intrusion dans leur intimité. Nous les convainquons que personne ne voit vraiment ces enregistrements et que les données sont éliminées à chaque retour de cadran. Mensonge. Cela dit, il est vrai, qu’en général, et, coutumièrement, personne, ne visionne ces bandes. Ça n’empêche pas d’aller à la messe et au bordel avec le même chéquier… on se dévêt encore dans l’écho des pailles à son… au fond du vase il y a toujours de la vase. Il n’y a que les cacochymes et les vétillards qui se cachent cachent en se donnant des façons souterraines… des manières minières. Du moins… C’est ce que nous croyions. Je poursuis. dimension, qui devait bien renfermer quelque chose… Je vis… je vis encore… d’autres dessins… d’autres couleurs mémorables, alors j’interrogeai l’émerillon : « Quelles sont ces peintures que je vois au centre du triclinium ? » « L’Iliade et l’Odyssée. Sur la gauche, vous voyez un combat de gladiateurs. Êtes-vous satisfait par ma réponse ? »

Mais je n’avais pas le temps d’examiner à loisir toutes ces curiosités. Déjà nous arrivions à la salle du festin. À l’entrée se tenait un intendant de maison, recevant des comptes… ce qui m’étonna le plus fut d’apercevoir, sur le chambranle de la porte, des haches dont l’extrémité du manche se terminait par un éperon de galère en airain, sur lequel était écrit : LE III, ET LA VEILLE DES IDES DE MARS, NOTRE MAITRESSE TAU SOUPE EN VILLE. Cette inscription était éclairée par une double lampe suspendue à la voûte. J’aperçus aussi une tablette attachée aux deux battants de la porte. Elle représentait le cours d’une lune et de sept planètes, les jours fastes et néfastes, indiqués par des points de différentes couleurs. Au moment où, enivrés de tant de merveilles, nous entrions dans la salle du banquet, l’intendant, cria : « Du pied droit ! » Tau eut un frisson. Elle s’appliqua à franchir le seuil en prenant le pas d’ordonnance. Soudain, un autre bot se jette à nos pieds… du moins… au pieds de Tau. On avait perdu une de ses toges, une robe de banquet qui avait été donné par… d’après ce que je comprenais. Elle était assurément de pourpre Tyrienne… mais elle avait déjà été lavée une fois… Quoi qu’il en soit, j’accorde la grâce au coupable. Ce jour-là Tau fut magnanime. Reconnaissant d’une si grande clémence, nous étions à peine entrés dans la salle du festin, ce même bot se précipite vers elle, et, pour la remercier de cet acte d’humanité, lui applique tant et de si vigoureux baisers, qu’elle ne sut plus où elle en était. « Du reste, dit-il, vous allez bientôt connaître que vous n’avez pas obligé un ingrat : c’est moi qui sers le vin ! C’est le vôtre sans doute mais il est toujours bon d’être favorisé. » Lorsque, après tous ces retards, nous fûmes enfin placée à table, des robiots versèrent sur ses mains de l’eau de neige et furent bientôt remplacés par d’autres qui nous lavèrent les pieds et nous nettoyèrent les ongles avec une admirable dextérité. Faisant, ils ne gardaient pas le silence, mais chantaient tout en s’acquittant d’un si triste office. Curieux de savoir si les autres esclaves faisaient ainsi leur service en chantant, je demande à boire : aussitôt un esclave empressé m’apporte une coupe, en accompagnant cette action d’un chant aigre et discordant : ainsi agissaient tous les gens de la maison lorsqu’on leur demandait quelque chose. Vous eussiez cru être au milieu d’un chœur de pantomimes plutôt qu’à la table d’une mère de famille.


    Cependant, on apporte le premier service, qui était on ne peut plus splendide ; car déjà tout le monde était à table, à l’exception de Tau, à qui, contre l’usage, on avait réservé la place d’honneur. Sur un plateau destiné aux hors-d’œuvre était un petit âne en bronze, portant un bissac qui contenait d’un côté des olives blanches, de l’autre des noires. Sur le dos de l’animal étaient deux plats d’argent sur le bord desquels étaient gravés « TAU » et le poids du métal. Des arceaux en forme de ponts soutenaient des loirs assaisonnés avec du miel et des pavots. Plus loin, des saucisses brûlantes sur un gril d’argent ; et, au-dessous du gril, des prunes et des grains de grenade… Nous étions plongés dans cet océan de délices, lorsqu’aux accents d’une symphonie parut l’autonommé Lung, portée par des robiots qui le posèrent bien mollement sur un lit garni de petits coussins. À cet aspect imprévu, je ne pus m’empêcher de laisser étourdiment échapper un soupir… Il fallait le voir et le regarder… lui et ses voiles de pourpre, et son cou… il portait aussi, au petit doigt de la main gauche, un grand anneau doré, et, à l’extrémité du doigt suivant, un anneau de plus petite dimension, mais d’or pur, à ce qu’il me parut, et parsemé d’étoiles d’acier. Ce n’est pas tout : pour nous éblouir de l’éclat de ses richesses, il découvrit son bras droit, orné d’un bracelet d’or, émaillé de lames de l’ivoire le plus brillant…

    Arrive un plateau sur lequel on portait un sanglier de la plus haute taille. Sa hure était coiffée d’un bonnet d’affranchi (un bot rendu à sa liberté) ; à ses défenses étaient suspendues deux corbeilles tissées de petites branches de palmier remplies de dattes. Pour faire la dissection du sanglier, s'excava d'un des murs du fond un grand robiot en habit de chasseur, fier, à longue barbe, dont les jambes étaient enveloppées de bandelettes. Tirant son couteau de chasse, il en donne un grand coup dans le ventre du sanglier : ! de son flanc entr’ouvert s’échappe une volée de grives ! En vain les pauvres oiseaux cherchent à s’échapper en voltigeant autour de la salle ; des biots-oiseleurs, armés de roseaux enduits de glu, les rattrapent à l’instant, et, sans qu’on leur en donne l’ordre, en offrent un à chacun des convives. Aussitôt ils courent aux corbeilles suspendues à ses défenses, et nous distribuent, par portions égales, les dattes. Au milieu de tout ce mouvement, comme j’avais une place un peu séparée des autres, je me livrais à une foule de réflexions sur ce sanglier… Après avoir épuisé toutes les conjectures les plus ridicules, je me hasardai à… Qu’est-ce qu’un jour ? s’écria Lung, un espace insensible : à peine a-t-on le temps de se retourner, que déjà la nuit vient. Ainsi donc rien de plus sage que de passer directement de la table, au lit. On n’a pas encore eu le temps de se refroidir, et l’on n’a pas besoin d’un bain pour se réchauffer. QUAND SOUDAIN ! La chevelure bizarre de Tau fait volteface pile dans le regard du piaf. L’émerillon mécanique. Un instant... un demi quart d’instant... Regardez. On croirait qu’elle nous voit la voir. Qu’elle pressent notre revue. Rien qu’une bête et méchante impression. Pourtant… l’oiseau a cessé la transmission… Oui… Non… Ce n’est pas si bas. Pour un fluide statique, la pression ne dépend que de l'altitude. N’est-ce pas ?

    Quand nous retrouvâmes l’autonommé Lung, nous n’avions plus beaucoup d’espoir de le retrouver. Aux mille myalgies se mêlèrent mes larmes de joie ! Il était bien là ! Au fond d’un des derniers puits de glace qu’exploitent la compagnie AQUA© pour aqueduquer l’Aérochrome. Elle prélève juste ce dont la ville a besoin. Plus un petit supplément... pour elle-même et pour... vous savez qui. Je sais. Ça ne me regarde pas. Lung était donc fourré là. Ni lui ni personne ne l’appelait plus Lung. Il était redevenu U27.4, agent des conduits de la Cité. C’est bien lui. Hagard et pelotonné dans une série de duvets. De défection en défection, l’autonommé Lung s’était vu dégravir un à un les échelons. Mais il se tient au milieu d’un hémicycle creusé dans lequel on commence à s’installer. Lentement, tout à fait lentement, les quelques mineurs restés à s’épuiser au fond boyau remontent au niveau zéro... poussant leurs malles pleines aux rebords de sorbet. Ils font peser la givrure par leur Prote Superviseur, une balance AQUA©… et courent... piochant dans une verdeur dernière... se ruent au réfectoire. C’est la vie de tous les soirs. Saucisses-lentilles. Balade boudine ! Ils courent à la pièce ! Pas le temps de rechigner ! Chemin faisant, regardent les étoiles... Pourtant, ils n’en ont pas le temps. Ils regardent les étoiles innombrables ! Quoique ce soir... on dirait qu’avec un peu de patience... on pourrait les dénombrer ! Ils n’en ont pas le temps dis-je ! QUAND SOUDAIN ! Des clarinettes… et puis haut, très haut, un hautbois… ils relèvent leur cache-oreille et tels de petits grains se plantent dans les gradins… QUAND SOUDAIN ! Narrais-je. Au-dessous des mineurs, le rideau se lève sur un décor : une grosse lune au-dessus d’un radeau ! Aspirant en silence les assiettes creuses...

                           rêvant de fumées,

                        s’assoient et digèrent,

          près de l’orchestre, discrets,

                 même s’ils rotent un peu d’air…

            sirotent six verres, souvent pleins,

          d’un cognac qui se marie encore bien…

           toujours, rituellement servis en tulipes

           juste comme le maître de chais l’exige…

            apprends qu’eau-de-vie mature se fige.

             à sa mort fût de chêne fit un cippe.

                   eux, changent leurs nippes…

                     c’est qu’ils s’appliquent

                       en savourant l’arôme.

                                  c’est

                                  pour

                                  être

                                  sans

                                    ta

                                   che

                                   sur

                                   les,

       tuniques assorties à leur cigare fantôme

 

    Pardon. J’accélère. Au centre des planches se montra notre barbu fourré. Fourbu et bourré. Oui. Une autre manière de le dire. Il dit :

        « Les mains décharnées posées sur ses épaules, nos pas éthérés nous entraînent en cadence, la musique s’est arrêtée au milieu de l’envol, un coup, puis deux, et cesse la danse, sa peau avait la douceur de la mangue, quand je caressais tendrement son visage... maintenant c’est le fandango qui nous tangue, pour les quatre ans que dure notre voyage... »

Son traintrain dans la mine gelée lui convenait. Tout portait à le croire. Pourquoi changer ? Pourquoi fallait-il que ça change ? Nous n’avons pas lu les signes habituels... Je veux dire... il pointait très tard le soir et très tôt le matin. Avec un rendement plus que bon. Il n’y avait pas de problème. No hay problema. Et encore aujourd’hui, si je ne voyais pas le problème, je ne croirais pas qu’il y en ait un. Non ! Sa vie dans la mine glacée n’avait pas l’air de trop lui déplaire ! ... Épuisé, il se couchait tôt. Reposé, il se levait tôt. Et n’avait, c’est ce que nous pensions, rien à penser. Nous étions idiots ! Mais pas dans notre référentiel... aussi ignorions-nous notre idiotie. U27.4 se couchait tôt mais s’endormait tard. De plus. Il se réveillait bien plus tôt qu’il ne se levait. Cela figure dans les premiers compte-rendu que nous rendit... 

Oui. Tau. La chose que ce temps perdu lui procurait ? Ce qu’il mijotait dans son lit... le nœud de l’affaire y est contenu... le drôle rédigeait des jeux de rôles à destination des mineurs : Chaque participant endosse un pseudonom et récite un texte à une audience. Oui en imitant et en mimant…Quand il quitte la scène, le participant reprend son matricule... Tout à fait. L’affaire s’ébruite et... de dissémination en dissémination... Oui. Le spectacle s’intitule « 4 éléments ». Si je l’ai vu ? Ce n’est vraiment pas si terrible. Quatre fois. Voyez par vous-même. Voici l’ouverture.

 

« Clause de non-responsabilité́ : cette représentation pourrait générer en vous un sentiment de profonde ignorance. Vous pourriez regretter l’avoir vu car elle est susceptible de vous ouvrir les yeux sur l’illusion de leur ouverture. Nous ne voyons pas le réel. Des ondes et des particules frappent les cellules photochimiques de notre rétine. Les réactions chimiques sont traduites en activité́ électrique que le nerf optique transmet au cerveau… Et le signal lumineux prend forme, notre cerveau fabrique une image, il fige le feu qu’a reçu nos yeux. Beaucoup de choses n’ont aucune existence hors de notre pensée. Nous percevons un réel dissimulé. Rien n’était écrit. Alors nous avons mis la main à la pâte. Faire la science, c’était admettre une série d’énoncés initiaux, des axiomes a priori qui servirent un processus de simulation… nous n’avons pas découvert le monde, mais de nouvelles façons de nous le figurer. Pour autant, chaque humain semble être une consécution de concrétisations concrètes. Le génie caché ne sert à rien, il n’a pas de réalité́. En 480 avant notre ère, Empédocle se jette dans l’Etna pour mettre fin à sa vie mortelle. Tout changement soudain s’explique par le feu... Réconfort, torture ; âtre, incendie ; tutélaire et terrible, la flamme sait se contredire : elle vous accueille et vous tient en respect. Depuis des temps bien plus reculés, le vase du vieux titan Océan déverse continuellement les eaux des mers et des ruisseaux… Terme de la titanomachie (guerre opposant les titans aux premiers dieux), Jupiter, Neptune et Pluton surgissent et larronnent l’urne du vieillard. Océan dévore des yeux les trois frères, hausse poussivement ses vastes épaules… et brûle son palais pour échapper à la fin de son histoire… Le feu est une overdose, une révolution dont se dégage un je-ne-sais-quoi d’ancien en soi, un brasillement, une phosphorescence des aurores dévorées de l’humanité́. Décembre 95, jour d’ouragan. Six insulaires de l’île-de-Bréhat distinguèrent distinctement une troupe d’anthropomorphes dansant dans l’anticyclone au moyen de voiles brodées autour de vêtements. Une anémochorie de samares... disséminées dans l’air avec l’organdi de leurs simarres... Quinze jours plus tard, en gare du Chrome, on demandera son avis sur les quatre éléments à un clochard. Après une longue bagarre contre lui-même il criera, je cite : « Mon rut, mes rites, ma rate... mes eaux bues... mes bombes… ma terre, mon blé́, mes pattes… mon feu, mon eau, mon plat ! Mon cul, mes cuisses, mes courses ! Eaux troubles... air conditionné... boues... feux follets... des conceptions maculées... petits dieux élémentaires... dans les gouttes telles divinités… en telle forge ronronne un chat démon... des tribus aériennes... des locataires du sable mouvant... Prométhée chipe la roue du char solaire pour l’amarrer à des rives moirées... Voilà ! Des soieries olympiennes, des trésors vénériens ! Du creux des cryptes aux berges barges... Feinte et feux, nez fin, je vais décroissant... mon phallus à faim, je veux des croissants ! Mon or, mes chiards, mon chien tombé dans un panneau photo-volcanique... Ma mère, mon pet, mon frère ! Mes frais, mon fric... la vérité dans mon froc ! Mes tares, l’éther… mon flair ! Mes frasques, mes fresques, mes frusques... Je brille je braille je brouille... ma gymnastique, mon vrai jumeau, mes millions de gemmes fragmentaires... le Château Margot changé en pinard élémentaire... » 

La cité me fatiguait… détruite, redétruite, puis rereredétruite, le Chrome connaîtrait enfin son répit... engloutie par l’Océan... On la retrouverait d’ici à six-cents siècles je le sais... gerbée sur quelque grève, elle émergera… bourrée des fossiles de ceux qu’elle hébergeait... « Ma rame mes rimes mon rhum ! » Le clodo boxeur me poursuivait... tant pis, voilà mon avis sur les éléments : 

La musique démarre dans le salon... et s’accroit dans l’appartement... portant sa croix... traverse la chambre... doucement... passe en revue les oreillers... les revues, les BD... des affiches, des instruments, des billets... puis c’est dans la salle d’eau qu’elle abcède... enfle... dans un petit lagon émaillé d’à peine un demi-mètre carré… le son dessine des signes dans l’eau et désaxe les danseuses au-dessus des bougies. Elles se noient dans ce qui les alimente. Il faisait chaud dans la pièce pleine de vapeur. Touchant son front d’une paume aplatie, elle croise les jambes, tourne sa page, ils sont là... Les éléments ! Oui... Mes mains décharnées posées sur ses épaules, nos pas éthérés nous entrainent en cadence... la musique s’arrête au milieu de l’envol... un cou puis deux et cesse la danse... sa peau avait la douceur de la mangue... quand je caressais tendrement son visage... maintenant c’est le fandango qui nous tangue... pour les 4 ans que dure notre voyage... 

Un petit coup au carreau, comme si quelque chose l’avait heurté, suivi d’une ample chute légère comme des grains de sables qu’on eût laissés tomber d’une fenêtre au-dessus, puis la chute s’étendant, se réglant, adoptant un rythme, devenant fluide, sonore, musicale, innombrable, universelle : c’est la pluie… »

Voilà. Le prologue se terminait ainsi. C’était un enregistrement. Il n’y a pas de pluie. Seulement l’idée de la pluie. 

Ici, faute d’avoir bien serré l’étau, on perdit Lung… et Tau. Puisque c’est elle que nous avions envoyé à sa rech… Je comprends. C’est évident. Les huiles du Bureau me tinrent responsable de cet échec et puis… de certains autres… dont la mention serait trop longue. On me dévissa. C’est le terme en pareil cas. Non. Du moins, oui. On m’expulsa sur le terrain. Au dehors. Mais enfin vous savez bien… le gant était retourné… in fine… le dehors c’était le dedans ! On m’impulsa au dedans ! Voilà. Je croyais boire à la mamelle de la louve… Mais c’était MOI… la louve… Tel est crû qui croyait croire… Et maintenant que je raconte… Je vois bien que l’après était aussi l’avant. M’opposer ? Ah ! Désobéir ? Avec le recul. Ou du moins l’avancée. Oui c’est sûr. J’étais. Un candidat. Ce que je veux dire… c’est que j’avais l’air de candidater à quelque chose… comme l’autre pomme, Tristant. Deux succès pour nos maîtres. Conformés par toute la horde des successifs tyrans... Alors à deux ! Je ne vous dis pas. De bons pions doublés. Mais je brûle des étapes. Très bien. Ne cessons pas le feu. Brûlons. C’est Tristant vous qui vous intéresse. Il n’était pas encore autonommé. Je ne sais pas. Il ne parlait pas beaucoup ce type... “Attention.” “Chut” “Là” “Ici” “De ce côté” “Trop cuit” “Thésée vous”. Il en a eu des noms oui. Je ne sais pas. L’ancien ne lui plaisait plus ou parfois… c’était le nouveau qui lui plaisait trop. Vous verrez comment Tristant lui sied. Influence de ce fumeux foutu fichu Lung et de ces immatriculées conceptions. Pour l’instant, appelons-le selon son matricule de l’époque : Bronze 1518122113914153181514. Appelons-le de nos vœux ligaturés… Ce bronze je le rencontrai au détour d’un couloir. J’en sais rien. Je ne peux pas vous dire. Il faut pas me demander ça à moi. Je le connaissais à peine. Il parlait tantôt la langue des coucous et tantôt celle du couteau... Nous autres indicateurs du B.I.P, fomentons des sévices à distance, des animosités retirées, lointaines, des violences luxueuses, hautaines, une invisible brutalité paperassienne, très aboutie et très ordonnée. Lui… c’était un homme à la mer, un vieux rebut de cette vieille barbarie, celle des coups portés, quelque chose qu’on ne voyait plus de nos jours, et c’était très bien comme ça. Dans tous les contes vétustes, tous les vieux faits divers, il y a un type avec un poignard. Dans ce cas-ci. C’était lui. Oui. Il sortit silencieusement comme d’un murmural placard, assigné pour être mon guide, traducteur et surtout (parenthétiquement) protecteur. 

En tant que poursuivants… pour suivre ceux que nous poursuivions… il nous fallait des signes. Nous en possédions deux : un enregistrement et deux déjections issues d’un unique bol fécal. Je peux vous raconter comment nous sommes entrés en possession de notre premier. Pour le second, en revanche : ce fut toute une aventure. Vous vous en foutez ?  Oui je l’ai encore. Je lance.

“Lung les 4 élements tu les réussiras uniquement si tu t’isoles. Nēsos l’île. Tu comprends ce que ça veut dire ? Tu crées ton île et tu l’évastes au maximum… faut que tout soit loin de toi car ton univers est tout petit, minuscule quoi, faut que le feu brûle en toi complétement, que la terre ce soit toi quoi… que le vent tu le deviennes… et la goutte et tout l’univers et l’Aerluminicron aussi, que tu vives en entier là dedans  c’est ça qu’il faut et que tu restes collé aux vents quoi collé aux vents et que tu te battes que tu fasses aucune confession sur le reste … tu oublies tout… t’es pas un employé de bureau… la bureaucratie c’est de la merde quoi… faut que tu vives la seule chose qui a de la valeur c’est… quand t’es capable de faire une scène comme celle-là… ça, ça pourra se déliter, se décomposer, s’détruire ! L’Acrocropole s’est pas détruite en un jour ! ça, ça mérite que tu vives, tu peux vivre pour écrire ça ouais… là t’es pas autonommé pour rien… une nécessité d’être… et c’est ça qu’il faut tenir mec… c’est ça qu’il faut putain de tenir… lâche pas le morceau, y’a pas de confession avec la vie… te fais pas fragmenté, te fais pas enculé… te fais pas fragmenté, tu vis donc faut vivre à fond… c’est c’est une nécessité d’être… et c’est ça qu’il faut tenir mec. putain de merde… c’était quand même… extra ordinaire.”

Lui-même. C’était l’île en question oui. Ce qui nous a orienté. Mais j’attendais encore les résultats du Merdier. Le pneumatique cogna sur le buttoir. J’ouvrais avec une certaine boule à l’abdomen. J’étais né dans les Immeubles. L’idée d’arpenter le Bas-Chrome m’attirait peu. L’indice indiquait : “Bergerie d’Aerluminocron” : 87%. Cette histoire a longuement été relatée dans les rapports. J’imagine que ça ne vous intéresse pas. Ah ? Alors accrochez-vous car vous regretterez d’avoir entendu le récit que je m’apprête à vous faire entendre. Je ne peux pas vous dire ce que je ressentais. Je revois des images. Si parlante. Des terrasses de café où l’on riait à quatre gigolbuts, des énigmes, d’âcres odeurs, des culs de sac, je ne saurais vous les décrire. Il faudrait les voir. Je veux dire. Vous n’aviez qu’à être là. Je crois que… L’amour qu’éprouvaient les autres envers Tau… me la rendait plus belle… Pourquoi est-ce que vous me posez toutes ces questions ? Qui ? … Si vous voulez. Je vais vous raconter. C’est mon métier. Quand je retrouvai le Bronze-Tristant, quelques nuits après, il avait à ses côtés un automate canin. Tout noir, tout poilu, ne se laissant caresser sans maugréer ni mordre. Ainsi avait-il été programmé. Nous nous retrouvâmes à l’auberge où il se passa ce que vous savez. Je n’en suis pas très fier. Passons. Ah ! Ah ! Alors… méditez sur les voyeurs et sur les consonnes car nous donnâmes aux pauvres et de notre personne. Faudra-t-il donc que je trisse ? Un crime, pas de hauteurs, mais des autrices ! Un mythe, des rimes… il suffirait que je le mime... 

Le prix !? Pour cela vous le mîtes… Oh ! Nous vagabondâmes un temps avant d’y arriver. Je ne vous raconterai pas comment nous dormîmes sous des cieux aux écumes bizarres. Je ne vous dirai que la manière dont nous abordâmes les foules et la façon dont nous bondîmes par dessus la cohue… je ne narrai guère en détail le soin que nous prîmes à méthodiquement dépouiller des brocanteurs poivrots : nous en obtînmes - à des prix si modiques ! - de magnifiques calames… je serai relativement silencieux quant aux deux mariages prolétariens desquels tous trois fûmes témoins - Bronze, le chien Crac, et moi - et pour lesquels je rédigeai sur des tablettes d’argile de somptueux épithalames… j’aurais quelques remords à aborder la fois où nous cassâmes du sucre sur le dos de la tenancière ventripotente d’une maison de jeux mirifique dont les vils postillons me donnaient l’impression vertigineuses de figurer des carreaux d'arbalète empoisonnés ou des poissons électriques… catapultes poissiformes et poisonières qui tordaient ma raison… l’établissement s’étirait et se comprimait au gré des arrivées de plateaux tournants que nous commandâmes à crédit faisant enfin fi des lois et des édits… tel de menus et pierreux murets, je serai muet sur les occasions que nous saisîmes au collier de déproclamer certaines ordonnances… nous donnâmes l’ordre de ne plus en donner et par là faisions non dans le feutré rupture avec nos obédiences passés… le chien même, ne répondait plus lorsqu’on l'appelait. Cette errance vers la terre des bergers nous égara, c'est vrai.  Que ne pas avouer sur ce cas qui ne le fut déjà ? Que ne pas pérorer sur ces errements qui se déclinèrent en résolutives révolutions ? Inutile d’écrire qu’en cette matière bredouillante nous ne parvînmes pas à noyer ce petit noyau. Tel de minis frottis-frottas je me murerai dans un silence épique et soyeux et resterai sourds aux remontrances sur la fois où nous jouâmes et perdîmes les gouttes retenues dans nos goussets… je demeurerai réservé sur cet épanchement qui n’est pas sans remémorer cet autre où nous faillîmes à notre devoir un soir que nous nous murgions avec un genre de cidre et fûmes emprisonnés… 

Nous nous rachetâmes une conscience et contre notre gré, deux prédictions avec le peu qu’il restait, à une jeune augure à tête d’hydre récemment installée et à un devin de quartier : le second nous promit un début d’amitié, l’autre jura que nous aurions avant peu à nous entretuer. 

Contre la pauvreté, nous pouvions c’est très juste récolter une dîme, il en relevait de notre apanage et de notre distinction, or nous nous en conférâmes à nos propres prescriptions : nous avions aboli la supériorité. Vous savez que les périodes rivalisent avec les événements, aussi je terrai cette minute lors de laquelle - l’expression est ici alourdie à dessein - nous brandîmes égides, pavois, targes, rondelles afin de passivement défendre une harde de vauriens en haillons dont les membres nous le revaudraient, et par là-même,  attendrîmes une assemblée de spectatrices qui bourra d’écus nos képis ! Oh ! Je fus comme fou dans les premiers moments ! Berge barge, barre d’horizon, rigides parois, larges ombrelles. J’omettrai de confesser que nous écumâmes les bars à l’envie et poussâmes les susmentionnés gredins en guenilles à profiter d’un jour férié : “vous chômez, nous Chaumont, ils chôment”, plus ou moins sûrs de nos postes et de nos prépositions, nous roupillâmes sur et/ou dans la grève. Il y eu certes cette fois où sans mot dire nous devînmes bons amis en nous accordant sur une blanche maxime : 

QUINEDITMOTNECONSENTPAS.

Je la traçai dans une rivière avec de l’écume… Bref, à quoi bon s’étendre ? Nous nous vautrâmes, nous œuvrâmes, et nous survécûmes. 

Vous misez tout sur Lung, ses éléments et ses nominations. Mais voyez bien que ceux que vous aviez mandés n’étaient plus ceux que vous aviez mandés. Au cours des quatre ans que durèrent notre voyage, les griefs et surtout le vertige nous avaient gagné, nous ne savions plus quoi du comparé ou du comparant, ni qui du mandant et du mandaté. Mandataire ou narrataire : l’encre des marginalisés sur la page grillagée. 

À quelques nuits de marche de la Bergerie, nous dormions à demi sur des bancs près d’un bac, mendiant quatre fois le prix d’une demi-traversée… le chien reniflait les pieds des passants, guettait, tenait, entamait et brisait son os pour contempler une moelle incomestible par lui. (Manger ou mangé ?) Je vis… accrochez-vous…  un type qui nous regardait. Cela me frappa car j’étais sûr que nous étions les observateurs… Ce type, cette personne, celui-là même, je fus soudain sûr et certain de l’avoir vu dans la foule cette fois où il y avait eu du grabuge avec la chicane… et cette autre fois… et même dans la toute première auberge ! je me tournai un instant vers le Bronze et… l’infâme avait filé… 

Ah ! Vous me faites marcher… Vous savez comment fonctionne la Bergerie ? Il n’y a ni berger ni bergère, seulement des matricules qui travaillent la laine à la chaîne… Elle repousse sur le mouton en quelques quarts d’instant. Envoyées au Merdier. Déjections ovines… voyons… 17% de notre consommation. Le Chrome compte dessus. 

À la frontière de la Bergerie, la fureur océane de la cité s’interrompait, c’est à dire qu’elle avait commencé à s'interrompre… une certaine partie du processus était accompli, mais une certaine autre partie, que je ne savais trop délimiter, devant encore s’accomplir. Aller plus avant dans ce secret me rendra fou. Je vous préviens. Il y aurait de nouvelles voix et de nouveaux mots… de beaux language ! de longs languements ! des feux sacrés ! des étoiles plus denses et mieux cachées ! Il en naîtrait des phrases vivantes ! et autant d’appareils de syllabes mieux complexes et plus sophistiquées. Il y aurait des laves mauves ! des pot-en-ciel ! Je serai cinglé mais je parlerai mieux... et tout ne dépendra pas de moi ! Je n’aimais pas cela. J’avais des années lumières ! que dis-je des années sonores de retard... Mes ondes suivront l’acier... combleront ce vide. 4 fous alliés... Se méfier des supernovas de neurones... les dendrites s’entrechoquent, les fils se touchent, câbles et durits se pètent... futur présent passé... trou noir, trou vert, trou blanc… Nous n’étions que deux… et déjà l’imagination galopait… se surajoutait aux sens toute une somme de perceptions… La frontière de la Bergerie, ce trait net, se fait floue dans le flux des filaments de mes facultés…  nous y attendait un berger, qui pouvait très bien être une bergère… Le berger 2, par un hasard assez hasardeux, avait déjà senti au tout petit jour que le quadra serait cauchemardeux. J’sais pas, il était un peu veule ce matin... le cul entre deux... D’ordinaire, plutôt niaqueux, le genre ossu comme pas deux... et viandeux comme quatre fois deux. C’midi… bof... il avait déjeuné lardeux avec un duo de crétins odieux... deux merdeux qui jouaient aux galvaudeux... 24 et 42, des bouffeurs de riz hideux... Il avait beaucoup ri d’eux car c’était un vrai boutadeux... Ça ne l’avait pas rendu moins cafardeux. Il avait quoi... sept-cent-septante-deux... ce n’était pas si vieux... mais il n’était plus très aux fêtes... moins mondain et moins modeux. Quand le mille-deuxième berger l’avait appelé à sa porte de mes deux, il avait pesté ses grands dieux et surtout l’Essieu. À dada, il arriva sans grandes pompes au guichet trente-deux... qu’était-il advenu de son cortège vérécondieux ? des acolytes moins studieux... des discours plus compendieux... Par des effets très insidieux, son rang tourna maladieux et son titre vira quémandeux... rendu à paraître pareil à ces pâtres glandeux… Il nous regarda comme ceux de l’espèce qu’on regarde à travers le judas… Je ne dirais pas exactement qu’il ne voulusse pas que nous fûmes entrées mais… il est sans doute avéré que nos têtes ne lui revinrent pas. Nez-en-moins, envoyés par le Tout-en-Haut du Saint Chrome d’Aerluminocron… en tous lieux nous avions nos entrées… pour seule clause il nous pria de prêter l’oreille à son prêchi-prêcha. Que je retins tout, pourra vous paraître ébouriffant : “Auprès de l’ancienne ville d’Aerluminocron, du costé des soleils couchants, il est un pays nommé Bergerie, en sa petitesse il contient ce qu’il y a de plus rare au reste de notre petit monde… divisé en plaines et en montagnes, les unes et les autres sont si fertiles, et situées en un air si tempéré, que la terre y est capable de tout ce que peuvent désirer les laboureurs. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d’une forte muraille, des collines voisines et arrosée d’un delta du Merdier, qui, prenant sa source assez près de là, passe presque dans le milieu, point trop doux ni paisible, mais très enflé et très orgueilleux. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux vont là baignant de leurs sombres ondes, mais l’un des plus beaux est le Médaillon, qui, vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par ceste plaine depuis les hauts cols de l’Acrocropole et des mines d’Aqua©. Or sur les bordures de ces délectables rivières on a vu de tout temps quantité de bergers, qui pour la fétidité de l'air, la fertilité du rivage et la pénibilité naturelle d’un labeur inepte, vivaient avec autant de bonne fortune. L’Essieu leur eut aussi bien permis de conserver leur félicité, mais un certain fouteur de trouble les endormit… ils se soumirent à ce flatteur de dieu Amour, qui tôt changea en tyrannie son autorité. Iseult fut une de celles qui plus vivement la ressentirent, tellement éprise des perfections de Tristan, que la haine de leurs parents ne peut l'empêcher de se perdre entièrement en lui…” 

Je pensais que ça vous intéresserait… il faut alors passer quelques écueils notalgiques, quelques rites inisciatiques d’accueil… La piste de Tau nous mena à un bosquet, dans ce bosquet un arbre, dans cet arbre un trou, dans ce trou un rat qui gardait une boîte, le trou bravement dératisé, dans cette boîte quatre sonnets autodigestifs rédigés par Tau, dans ces quatre sonnets deux quatrains deux tercets, dans ces… D’accord. Non. Il n’en reste rien. Je vous fais marcher… les voici… mais… ça ne va pas vous plaire. Ce ne sont que des prototypes longuement retravaillés… elle ne voudrait pas qu’on les dise… D’accord.



Sonnet 1

Le chrome ne connaît guère, sur sa terre, sur ses cieux,

D’ami plus franc et doux, d’amant plus ténébreux,

Vous étiez l’araignée et le prince marchand.

Vous semblez si sérieux, comme vous êtes… changé !

 

Ce matin sur le mur lézardé, un lézard

A laissé en souvenir une queue décrochée

Ce qu’en anatomie, c’est ce qu’une fée m’a dit

Dans la fumée du soir, on nomme autotomie.

 

Dans le creux des éclairs, un bourgeon a éclos 

Une fleur qui inverse et l’amour et la mort

Le gel comme les guerres, et le fond et la forme.

 

Le commerce de mort dans nos terres, peut cesser,

Sculptons, peignons, chantons, poétisons nos souhaits

De verre… si l’homme est bien la mesure des choses





Sonnet 2

Juste avant de mourir, mon père m’a dit cela :

Les travailleurs s’en vont. Où vont-ils ? d’où viennent-ils ?

Tout est une question de vue et d’opinion.

Nul ne sait vraiment les conséquences et les causes.

 

Une vieille splendeur, dans un vieux rade, lisait

Un livre très comique et surtout libéré…

Peut-être A. Rimbaud, peut-être F. Rabelais.

C’était de toute façon dans un autre alphabet.

 

Le je poétique, moi, fut séduit derechef,

Quoi que cela veuille dire, par cette pieuse étude…

Les tables semblaient rondes mais aussi à laver.

 

À la lueur il faut revenir. Il le faut

Car central est ce thème. Le tome à moitié vide,

La pinte vigoureusement vidée. C’est tout !



Sonnet 3

Des fous sur une colline prient un dieu salvateur.

Un maillet dans une forge frappe le bout d’une lance.

Know anything about a Greek called Chronos ?

Les flûtes s’entrechoquent et dissonnent tels de vieux

 

Tambours. Ce qu’est le dieu et ce qu’il n’est pas .

Selon les dires des prêtres, être pour lui c’est peu.

Bercées dans le gros bruit des bombes, les âmes montent

Et tandis qu’elles retombent, des gens très influents

 

Se donnent des accolades et des rendez-vous

Sur les lieux du tombeau. Vivants tels des fanaux,

Nous demeurerons moins chéris que des émaux.

 

Les fous sont demeurés, les guerres sont immondes,

Ma femme est partie certes, car les fuir est très sain,

Aller au combat serait courir à ma perte.

 

Sonnet 4

Sous la terre, sous les arbres, les très vieux mots, dorment.

Le cœur est l’octave de l’esprit, il en est

L’effort, la chaufferie. Le corps est une forge

Et le cerveau fait sablier avec le cœur.

 

Endormie que l’amour en mer a réveillée.

Mes poumons, ma trachée, gorge où souffle un vent chaud,

brûlant. D’une pensée, dans le désert, j’ai fait

Pousser un lac brillant pour moucher le buisson

 

Ardant, fait bâtir une ruine, des usines et même, par

Amour, un mausolée. Tu t’es levée avant

Que je n’ai tout rasé. Souffle sur ma bougie

 

Ton haleine ta fumée ton âge et tes reflets.

Un mot puis deux puis trois et s’arrête la danse

Pour les quatre ans que durera notre voyage.

 

D’autres que moi épilogueront très inutilement sur ce fait, qui ne manquera pas de leur apparaître comme l’issue fatale de tout ce qui précède. Les plus avertis s’empresseront de rechercher la part qu’il convient de faire, dans ce que j’ai rapporté de Tau, aux idées déjà délirantes et peut-être attribueront-ils à mon intervention dans sa vie une valeur terriblement déterminante. Pour ce qui est de ceux du “Ah ! alors”, du “Vous voyez bien” du “Je me disais aussi”, du “Dans ces conditions”, de tous les crétins de bas étage, il va sans dire que je préfère les laisser en paix. Il ne faut jamais avoir pénétré dans un asile pour ne pas savoir qu’on y fait les fous… tout comme dans les maisons de correction on fait les bandits.